Santana de Parnaíba, berceau des bandeirantes

Les bandeiras ont joué un rôle essentiel dans l’exploration du Brésil et la fixation de ses limites, et la ville de Santana de Parnaíba se glorifie d’en avoir été le berceau.

Ces expéditions étaient menées – en principe – sous la bannière portugaise1, bien que celle-ci n’ait en réalité que rarement été déployée sur le terrain. Elles avaient pour principaux objectifs la capture d’esclaves indiens et la recherche de métaux précieux. Sans que cela ait été explicitement leur but, elles ont en outre contribué à la défense et l’expansion du territoire brésilien, bien au-delà des limites fixées par le traité de Tordesillas, qui avait défini en 1494 les limites entre les empires espagnol et portugais.

Bandeiras et bandeirantes (les participants à ces expéditions) tiennent aujourd’hui encore une place de choix dans l’imaginaire pauliste, principalement depuis que leur rôle a été monté en épingle dans les années 20 et 30 du XXe siècle, quand São Paulo a commencé à s’affirmer économiquement, politiquement et culturellement. Une des manifestations les plus notables de cette réécriture est le monument aux bandeiras (figure 1), commandé en 1931 par le gouvernement de l’État de São Paulo, dont la visite est recommandée aux voyageurs par tous les guides touristiques.

Figure 1. Le monument aux « bandeiras » à São Paulo.

Figure 1. Le monument aux « bandeiras » à São Paulo.

Cette sculpture monumentale est situé à l’entrée du parc Ibirapuera, à São Paulo, elle est constitué de 240 blocs de granit, pesant chacun environ 50 tonnes et mesure une cinquantaine de mètres de longueur sur seize de haut. Elle a été inaugurée en 1954, en même temps que le Parc créé pour célébrer le quatrième centenaire de la ville. Le monument met en scène des bandeirantes portugais (barbus), noirs, mamelucos (métis) et Indiens (avec une croix sur la poitrine), tirant un des canots utilisés pour descendre le Tietê, première étape des bandeiras.

L’inscription gravée sur le socle de la statue indique bien le sens que ses commanditaires voulaient lui donner : « Gloire aux héros qui ont tracé notre destin dans la géographie du monde libre, sans eux le Brésil ne serait pas aussi grand qu’il l’est ». C’est sans aucun doute exagéré et d’autres ne voient dans les bandeirantes que des ruffians sans scrupules, mus par l’appât du gain, coupables du rapt ou du massacre d’innombrables Indiens, premiers et légitimes occupants de ces terres. C’est également vrai, mais on n’en reste pas moins admiratif devant l’audace de ces hommes partis à la découverte de contrées inconnues, à partir d’une modeste bourgade pauliste.

Santana de Parnaíba est née grâce aux bandeiras, elle a longtemps prospéré en sachant jouer au mieux d’une providentielle rente de situation et a su mettre en valeur leur héritage en le transformant en patrimoine et en atout touristique et culturel. Elle se proclame « berceau des bandeirantes », comme l’indique fièrement un panneau signalétique à l’entrée de son centre historique bien préservé (figure 2). Peuplée aujourd’hui d’environ 110 000 habitants, elle fait désormais partie de la « zone métropolitaine » de São Paulo, la capitale de l’État du même nom, distante d’un peu plus de 40 km.

Figure 2. Santana do Parnaíba, berceau des « bandeirantes ».

Figure 2. Santana do Parnaíba, berceau des « bandeirantes ».

Santana de Parnaíba, porte do sertão

La ville était le point de départ de la plupart des bandeiras, qui suivaient presque toutes le cours du Tietê, un choix évident puisque celui-ci traverse pratiquement tout le territoire de l’État d’est en ouest, depuis la Serra do Mar, sur la côte atlantique, jusqu’au Paraná, à l’extrême ouest. Bien que sa source se situe à moins de 22 km de l’océan, dans les contreforts de la Serra do Mar (à 110 km à l’est de São Paulo et à 1 120 m d’altitude), ses eaux coulent sur plus de 1 000 km vers l’ouest avant de se jeter dans le Paraná, parcourant au total une distance de 3 700 km jusqu’à atteindre la mer dans l’estuaire du río de la Plata. Pendant de nombreuses années, la rivière a été la seule voie d’accès à l’intérieur de la province de São Paulo et, bien que non navigable en certains endroits, elle est devenu le moyen le plus rapide pour atteindre l’ouest de la province, et de là des régions plus lointaines.

Située sur les rives du Tietê, Santana de Parnaíba avait une situation stratégique, car elle était le point où la rivière cessait d’être navigable pour qui venait de São Paulo, à cause d’une chute connue sous le nom « chute de l’enfer ». De ce point de la rivière ne pouvait être parcourue à nouveau que 50 km plus loin, en aval du port d’Utu Guaçu, ou Salto Grande, autour duquel ont été fondées les villes de Salto et Itu. Le nom de la ville reflète exactement cette situation, il résulte du rapprochement du nom de la sainte pour laquelle la fondatrice de la ville avait une dévotion particulière – Santa Ana – avec le mot indien Parnaíba qui signifie « rivière non navigable ». Santana de Parnaíba était donc un inévitable point de rupture de charge pour les expéditions qui se dirigeaient vers l’intérieur des terres (figure 3).

Figure 3. Localisation de Santana de Parnaíba.

Figure 3. Localisation de Santana de Parnaíba.

Les origines

La fondation de Santana de Parnaíba 2 a eu lieu au tout début du processus d’occupation du territoire brésilien, qui a commencé dans la région avec la fondation en 1532 par Martim Afonso de Souza de la première vila3 brésilienne, São Vicente, sur la côte du futur État de São Paulo. Santana de Parnaíba est née à l’initiative de Manuel Fernandes Ramos, membre d’une expédition menée en 1561 par Mem de Sá (le troisième gouverneur général du Brésil) pour explorer l’arrière-pays. Descendant le Tietê à la recherche de l’or et de métaux précieux, il construisit une ferme et une chapelle en l’honneur de Saint Antoine, qui ne résistèrent pas aux constantes inondations. Après sa mort, en 1589, son épouse Suzana Dias et ses 17 enfants s’installèrent sur place, créant l’embryon d’un village et érigeant, en 1590, une nouvelle chapelle, cette fois en l’honneur de Santa Ana.

Le 14 novembre 1625 le village qui avait grandi autour de la chapelle fut élevé à la catégorie de vila, démembrée de São Paulo, devenant la troisième vila de la région. En plus de la famille Fernandes, d’autres pionniers, grands propriétaires terriens et leurs esclaves, étaient alors installés aux environs. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Santana de Parnaíba connut un grand développement à la fois comme l’une des principales régions minières de la capitania4 et comme exportatrice de main-d’œuvre indigène, capturée par les bandeiras, vers les autres capitanias (figure 4).

Figure 4. Les « bandeirantes », chasseurs d'esclaves. « Sauvages civilisés soldats indiens de la province de la Coritiba, ramenant des sauvages prisonnières », Jean Baptiste Debret, 1768-1848 (Paris : Firmin Didot Frères, 1834), http://www.brasiliana.usp.br/

Figure 4. Les « bandeirantes », chasseurs d’esclaves. « Sauvages civilisés soldats indiens de la province de la Coritiba, ramenant des sauvages prisonnières », Jean Baptiste Debret, 1768-1848 (Paris : Firmin Didot Frères, 1834), http://www.brasiliana.usp.br/

Les chemins des bandeirantes vers le sertão

On peut considérer le capitaine André Fernandes (1578-1648) comme le premier grand nom du bandeirismo de Santana de Parnaíba. Considéré comme co-fondateur de la ville (avec sa mère, Suzana Dias), c’était l’un des principaux chasseurs d’Indiens de première moitié du XVIIe siècle. Il a parcouru les futurs États du Goiás, du Paraná, du Rio Grande do Sul, du Mato Grosso do Sul et même une bonne part du Paraguay. Bien d’autres lui ont succédé, dont on peut citer trois exemples:

  • Fernão Dias Paes (1608-1681) a parcouru les actuels États du Paraná, Santa Catarina et Rio Grande do Sul. Une de ses bandeiras, qui partit le 21 juillet 1674, a passé sept années à explorer le sertão5 du Minas Gerais. À la recherche d’argent et d’émeraudes, il a exploré le nord-est de l’État, fondant de nombreux villages sur son chemin. Bien qu’il soit mort en pensant avoir trouvé des émeraudes (alors qu’en fait il s’agissait de tourmalines), des membres de sa bandeira ont continué son œuvre. En 1690 ils trouvèrent de l’or dans la région d’Ouro Preto et de Mariana, une découverte qui changea le cours de l’histoire du pays, de celle du Portugal et même de l’Europe, où l’afflux du métal précieux accéléra le décollage économique.
  • Antonio Raposo Tavares (1598-1658) avait commencé en 1648 une expédition qui dura trois ans, parcourant plus de 10 000 km par voie de terre et fluviale : reliant les bassins du Paraguay et du Paraná à celui de l’Amazone, il atteignit le Río Guaporé, puis descendit le Mamoré et le Madeira, jusqu’à atteindre l’Amazone, et le suivre jusqu’à son embouchure dans l’état actuel du Pará (figure 5). Cette expédition, entreprise à la demande du roi du Portugal, a ébauché la cartographie des principaux fleuves brésiliens et d’une large partie du territoire national, faisant la jonction de deux axes de pénétration, les bandeiras du sud et les entradas du nord. Elle a fourni des informations qui ont permis, plus de cent ans plus tard, au diplomate Alexandre de Gusmão, représentant du Portugal, de négocier avec l’Espagne les limites territoriales fixées par le traité de Madrid, en 1750.
  • Bartolomeu Bueno da Silva (1608-1681, surnommé Anhanguera, (« Le vieux démon » en tupi), né en Santana de Parnaíba, et qui en partit en 1682 avec une nombreuse bandeira, vers l’actuel État de Goiás. Les routes ainsi ouvertes servirent ensuite à des expéditions plus massives, appelées monções (« moussons »), en références aux vents alternés de l’Océan indien, dont les Portugais se servaient dans leur navigation vers les Indes. Ils avaient appris des Arabes que les utiliser facilitait grandement la navigation à l’aller et au retour, pourvu qu’on se plie à leurs rythmes saisonniers, et le nom était devenu celui des expéditions commerciales que ces vents favorisaient.
Figure 5. « Bandeiras » et frontières.

Figure 5. « Bandeiras » et frontières.

Figure 5. « Bandeiras » et frontières.

Figure 5. « Bandeiras » et frontières.

Ces monções, qui commencèrent au début du XVIIIe siècle pour s’achever à la moitié du XIXe siècle, étaient des expéditions fluviales de peuplement et de commerce. La découverte des mines d’or dans les environs de Cuiabá en 1718 ouvrit une période de grande euphorie et cette fois encore le Tietê fut le chemin des aventuriers qui fondèrent des colonies sur ses rives. Le point de départ le plus fréquent était Porto Feliz, près de Sorocaba, en aval de Santana de Parnaíba, après le tronçon non navigable. Le jour du départ on disait une messe pour la réussite de la mission (scène représentée sur la figure 6 par le peintre Almeida Júnior), car les voyages étaient dangereux et sur ces rivières, pleines d’obstacles, se produisaient naufrages, épidémies et attaques d’Indiens. Les monções rassemblaient des dizaines et même des centaines de pirogues, et quand la nourriture embarquée au départ était épuisée, on prenait le temps de planter du maïs après avoir défriché une clairière les berges de la rivière, et d’attendre qu’il pousse. Pendant ce temps, on explorait les environs, créant ainsi progressivement des fermes et des villages, points d’appui le long du chemin pour de futures expéditions.

Figure 6. Départ d'une « moncão ». Almeida Júnior, étude pour « A Partida da Monção », 1897. Source : Isabella Matheus, Google Art Project <a href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Almeida_J%C3%BAnior_-_Estudo_da_Partida_da_Mon%C3%A7%C3%A3o,_1897_(Bandeirantes).jpg">https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Almeida_J%C3%BAnior_-_Estudo_da_Partida_da_Mon%C3%A7%C3%A3o,_1897_(Bandeirantes).jpg</a>

Figure 6. Départ d’une « moncão ». Almeida Júnior, étude pour « A Partida da Monção », 1897. Source : Isabella Matheus, Google Art Project https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Almeida_J%C3%BAnior_-_Estudo_da_Partida_da_Mon%C3%A7%C3%A3o,_1897_(Bandeirantes).jpg

Au XIXe siècle, Santana de Parnaíba a traversé une période plus difficile, lorsque se sont ouvertes de nouvelles routes reliant directement São Paulo à d’autres villes, sans passer par elle. Elle a également souffert de ne pas pouvoir remplacer la culture de la canne à sucre par celle du café, comme le faisait alors une grande partie de l’État de São Paulo.

En raison de cette stagnation économique – ou peut-être devrait-on dire grâce à elle – la ville a peu évolué, et a préservé son patrimoine historique. Ayant conservé beaucoup de ses anciens bâtiments, elle possède l’un des plus importants ensembles architecturaux coloniaux de l’État, avec 209 bâtiments, un ensemble classé en 1982 par le Conseil de défense du patrimoine artistique, archéologique et touristique de l’État de São Paulo (CONDEPHAAT). Avant ce classement global une résidence bandeirista urbaine et une maison du XVIIIe siècle avaient été classées en 1958 par l’Institut du patrimoine, historique, artistique et national (IPHAN). Réunies, elles abritent aujourd’hui le musée principal de la ville, ré-inauguré en octobre 2013. Le bâtiment original, construit en torchis dans la seconde moitié du XVIIe siècle, était la résidence du bandeirante Bartolomeu Bueno da Silva (Anhanguera). Parmi les divers objets de musée, on note la présence de lits, qui à l’époque étaient utilisés uniquement par les classes supérieures, les autres dormant dans des hamacs, une habitude héritée des Indiens.

Santana de Parnaíba a donc hérité de son passé un considérable patrimoine historique matériel et immatériel, qu’elle a su mettre en valeur dans ce remarquable musée, et aussi sur le drapeau et la blason de la ville, l’un et l’autre inspirés par son rôle de berceau des bandeirantes.

Figure 7. Drapeau et blason de Santana de Parnaíba.

Figure 7. Drapeau et blason de Santana de Parnaíba.

Le drapeau municipal qui a été créé assez récemment, témoigne en effet de cette volonté de valorisation du passé et se veut le résumé de toute l’épopée des bandeiras. Un rectangle bleu contient une croix coticée jaune et rouge et un cercle blanc portant le blason, qui se compose d’un bouclier ibérique portant une carte du Brésil bipartie, une partie grise à l’Est délimitée par la ligne de Tordesillas et l’autre rouge à l’Ouest pour tout ce qui a été gagné ensuite par l’action des bandeiras. Selon son auteur, A. A. Peixoto de Faria, la croix (foi) et le cercle (éternité) associés représentent la foi des citoyens dans l’éternité de leur ville. Les couleurs jaune et blanche représentent l’or et l’argent, la couleur rouge l’audace, la valeur, l’intrépidité, la générosité, l’honneur et la noblesse, symbolisant l’héritage laissé par les bandeirantes de Parnaíba à leurs futurs concitoyens. Le bouclier est flanqué de deux bandeirantes vêtus de leurs costumes distinctifs et la devise en latin « Patriam fecit magnam » (« J’ai agrandi la Patrie ») se réfère à leur action pionnière. On ne saurait mieux dire.

Sources

Santana de Parnaíba

http://www.parnaibaweb.com.br/santana-de-parnaiba/historia-de-santana-de-parnaiba.html

Museu Casa do Anhanguera

https://pt.wikipedia.org/wiki/Museu_Casa_do_Anhanguera.html

http://especial.folha.uol.com.br/2015/morar/alphaville/2015/11/1703281-raizes-santana-de-parnaiba-tem-209-construcoes-tombadas.shtml

Rio Tietê

Goes Synesio Sampaio (1991). Navegantes, Bandeirantes, Diplomatas: Aspectos da descoberta do continente, da penetração do território brasileiro extra-Tordesilhas e do estabelecimento das fronteiras da Amazônia. Brasília.

Mayumi Lia (2005). Taipa, canela preta e concreto : Um estudo sobre a restauração de casas bandeiristas em São Paulo, São Paulo.

Salles Alexandre Nascimento (2009). Pirapora do Bom Jesus : Dicotomia de Símbolos : o sagrado e o profano como elementos representativos de imagem da cidade. São Paulo.

Notes   [ + ]

1. D’où leur nom, bandeira qui signifie bannière ou drapeau en portugais.
2. Cette partie et la suivante sont basées sur les textes du musée Casa de Anhanguera, aimablement communiqués par Agacir Eleutério, Historiadora-Consultora Técnica na Secretaria de Cultura e Turismo da Prefeitura de Santana de Parnaíba.
3. Premier pas vers l’autonomie juridique de la cidade, ville de plein exercice.
4. Subdivisions de la colonie, ancêtre des actuels États.
5. L’intérieur encore mal connu, équivalent de la wilderness aux États-Unis ou l’outback en Australie

    L'auteur.e :

    Hervé Théry

    Directeur de recherche émérite au CNRS. Professor visitante na Universidade de Sao Paulo (USP) Co-directeur de la revue Confins (http://confins.revues.org/) Blog de recherche Braises (http://braises.hypotheses.org/)