Cartographie et représentations de l’espace en Tunisie au XIXe siècle (1830-1881)

- novembre 2017


Comment les savoirs cartographiques sur l’espace tunisien se sont formés et ont évolué au XIXsiècle ? Comment ont-ils contribué à forger la représentation de cet espace, et ainsi, à le modeler, à le construire ? Ce sont ces questions que pose et auxquelles répond Houda Baïr, jeune historienne tunisienne, maître-assistante à l’Université de Jendouba, dans cet ouvrage préfacé par le Professeur Daniel Nordman (Centre d’Histoire Sociale de l’Islam Méditerranéen, EHESS) et que clôt la postface du Professeur Jamel Ben Tahar (Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba, Tunis).

Le livre propose une histoire de l’appropriation cartographique de l’espace tunisien, par laquelle celui-ci passe, entre 1830 et 1881, du statut d’étendue mal connue à celui d’un territoire dont la description s’affine et l’organisation se précise. Les bornes chronologiques de l’étude correspondent, pour 1830, au début de l’occupation française en Algérie à partir de laquelle des essais cartographiques sont rapidement engagés en Tunisie, et pour 1881, à  l’établissement du protectorat français dans ce pays.

La première partie de l’ouvrage s’attache à la carte comme instrument de description répondant au but de mieux connaître une étendue peu connue, inégalement parcourue. Des voyageurs européens traduisent leurs itinéraires en cartes sur la base d’observations directes, rapprochées ou lointaines, d’informations recopiées ou orales et d’opérations de mesure. Ce faisant, ils changent le regard des Européens et des Tunisiens sur la Tunisie. L’auteure s’attache à deux figures pour lesquelles elle exploite des sources documentaires plus nombreuses (correspondances, réalisations cartographiques, mémoires et rapports). Officier de marine danois, francophile, archéologue spécialiste de Carthage, Christian Tuxen Falbe réalise les premières cartes modernes de Tunis et de Carthage en 1831-1832. Officier de l’armée française, Jean-Baptiste Evariste Pricot de Sainte-Marie prolonge les travaux de Falbe et contribue à la première cartographie générale de la Tunisie en 1842, revue et complétée en 1859.

La seconde partie s’attache à la carte comme instrument d’appropriation du territoire tunisien par des responsables institutionnels. L’auteur sélectionne trois terrains d’analyse. L’étude de l’évolution de la cartographie urbaine (Tunis, Kairouan, Sousse) montre la montée des préoccupations d’action politique orientée vers les opérations d’aménagement ainsi que de la réflexion sur le potentiel militaire et l’équipement défensif des villes. L’étude consacrée à la création et à l’activité de l’Ecole Polytechnique du Bardo montre comment la cartographie, savoirs et pédagogie comprise, devient une discipline d’État, indissociable de l’effort de modernisation de l’administration et de l’économie entrepris sous le règne d’Ahmed Bey (1837-1855). En même temps qu’était ainsi engagée la formation cartographique d’une partie des futurs officiers tunisiens, c’est bien une représentation territoriale de la Tunisie qui allait ainsi être inculquée aux élites militaires, politiques et administratives du pays. Enfin, l’étude de la cartographie de la frontière entre la Tunisie et l’Algérie montre d’une part l’évolution de celle-ci vers la notion de barrière et de ligne de démarcation; et d’autre part, l’utilisation de la cartographie comme moyen de défense d’intérêts communautaires ancrés sur les marges de territoires en consolidation.  

L’histoire de la cartographie pratiquée dans cette recherche contextualise l’activité des cartographes, leurs conditions de déplacement, d’observation, de collecte d’informations, de mesure, leurs itinéraires, leurs relations avec les populations locales, avec leurs commanditaires, avec les autorités tunisiennes, leurs réalisations. Cette contextualisation montre comment la cartographie, d’abord domaine de savoirs contributeur à la connaissance de l’espace tunisien (en archéologie, géographie, économie) se déploie ensuite plutôt dans le registre des compétences, soutenant le développement de savoir-faire administratifs, diplomatiques et militaires (par exemple: savoir réaliser des cartes et bâtir un argumentaire dans le cadre d’un litige frontalier).

L’auteure excelle tout particulièrement dans la reconstitution des «coulisses» de la fabrication de la carte, l’élément le plus plus notable à notre sens étant l’essai de restitution des « rencontres cartographiques » (Short, 2009) qui soutiennent les représentations spatiales de cette Tunisie précoloniale : recueil d’informations auprès d’habitants pour les voyageurs arabophones tels Pricot de Sainte-Marie ; apprentissage de la géographie dont la topographie par la pratique sur le terrain pour les élèves officiers tunisiens de l’École polytechnique du Bardo qui bénéficient là d’enseignements donnés par des instructeurs européens.

C’est donc un cas d’étude exemplaire d’histoire de la cartographie d’un territoire national qui nous est proposé, exploitant et croisant des sources de première main consultées aussi bien en France qu’en Tunisie, ne cessant d’établir des points de comparaison avec la cartographie du monde arabe, avec l’histoire de la cartographie de l’Afrique, de la France, de l’Italie.

L’ouvrage est globalement bien illustré, avec une mention particulière pour les reproductions de cartes réalisées sans doute collectivement par des élèves officiers de l’École Polytechnique du Bardo ainsi que pour les croquis, pour certains arabisés par les représentants du pouvoir tunisien, réalisés à la faveur du conflit frontalier opposant la tribu des Fraichich, du côté tunisien, à la tribu des Ouled Yahia Ben Taleb et à celle des Ouled Sidi Abid, du côté franco-algérien. Il manque peut-être quelques outils chronologiques (frises ou tableaux) qui aideraient le lecteur à se saisir des continuités et des ruptures qui marquent cette phase éminemment territoriale de la construction de la Tunisie contemporaine.

Référence citée

Short J. R. (2009). Cartographic Encounters. Indigenous Peoples and the Exploration of New World. Londres : Reaktion Books, 224 p. ISBN 9781861894366

Références de l’ouvrage

Baïr H. (2016). Cartographie et représentations de l’espace en Tunisie au XIXsiècle (1830-1881). Pessac : Presses universitaires de Bordeaux, 207 p. ISBN 979-10-300-0029-0

    L'auteur.e :

    Jean-François Thémines

    Université de Caen

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