Entre mobilité et sédentarité : les Mising, « peuple du fleuve », face à l’endiguement du Brahmapoutre en Assam (Inde du Nord-Est)

Au nord-est de l’Inde, chaque année au cours de la mousson, le fleuve Brahmapoutre entre en crue et déborde dans sa plaine, déposant sur son passage des sédiments sableux et des limons fertiles (Goswami et Das, 2003 ; Sarma, 2005). Dans cette vaste plaine alluviale, les dynamiques du milieu et les activités humaines constituent un système socio-écologique fragile.

Figure 1. Carte de localisation des secteurs étudiés.

Figure 1. Carte de localisation des secteurs étudiés.

Figure 1. Carte de localisation des secteurs étudiés.

Pour contrôler le fleuve et mettre en valeur les territoires, la région connût dès le XIIe siècle des programmes d’endiguement et d’administration foncière sur la rive sud du Brahmapoutre. Or, le séisme majeur de 1950 a brusquement modifié les dynamiques de l’hydrosystème (Normandin, 1952). Par conséquent, à partir de 1954, les autorités territoriales de l’État d’Assam étendirent l’endiguement, de part et d’autre du lit mineur, selon les politiques d’aménagement de l’Inde indépendante. Les communautés paysannes furent alors poussées à se sédentariser dans ces périmètres protégés suivant des délimitations figeant les territoires. Elles ajustèrent leurs modes de subsistance et leurs pratiques agricoles aux conditions du milieu ainsi créé. Toutefois, l’érosion progressive des berges et les ruptures de digues soudaines sont à l’origine d’inondations catastrophiques et récurrentes, tandis que le front d’érosion avance toujours plus et emporte sur son passage les terres de plusieurs villages des subdivisions de Bokakhat, Majuli et Dhakuakhana objets de cette thèse. Ces villages sont majoritairement peuplés par la communauté Mising, un groupe ethnolinguistique originaire de l’Himalaya oriental, inscrit sur la liste des tribus répertoriées (Scheduled Tribe) d’Assam.

L’objectif général de cette thèse est de montrer – à l’aide d’exemples pris dans trois localités – comment les aménagements fluviaux, en interférant sur les dynamiques hydrologiques, ont provoqué une crise sociale et environnementale conduisant les Mising à réajuster leurs pratiques agricoles tout en renégociant leur place au sein de la société et du territoire assamais.

L’enquête fut menée au cours de 18 mois dans plusieurs villages Mising situés dans les subdivisions de Bokakhat, Majuli et Dhakuakhana (figure 1). L’enquête permit de comprendre les stratégies déployées par les communautés paysannes pour faire face aux aléas hydrologiques et assurer leur subsistance. Grâce à des entretiens réalisés avec les cultivateurs, nous avons déterminé les systèmes de riziculture pratiqués et les variétés employées. Pour se familiariser avec les techniques, la participation aux activités agricoles, du repiquage à la moisson, fut une expérience fort enrichissante. Des cartes de l’occupation des sols à partir d’images satellite Landsat et SPOT ont permis d’observer la répartition des milieux et des activités agricoles, mais aussi les effets de la mobilité des chenaux et des ruptures de digues. Enfin, des ateliers de dessin ont été organisés dans les écoles de la zone sinistrée de Dhakuakhana. Ces dessins révèlent l’ampleur du trouble émotionnel provoqué par les ruptures soudaines de digues et la submersion des villages.

Des pratiques adaptées au milieu fluctuant du fleuve

Dans l’espace densément peuplé de la plaine alluviale, les Mising se sont longtemps adaptés à ce milieu mobile. Ils disposent de divers savoirs et savoir-faire pour adapter leurs pratiques agricoles aux conditions de la plaine alluviale du Brahmapoutre. Ainsi, les cultivateurs pratiquent plusieurs types de riziculture, pêchent dans le fleuve et dans les marais, emmènent le bétail pâturer sur les bancs de sable recouverts de graminées pendant la saison sèche et déplacent leurs villages suivant les mouvements des chenaux.

Des aménagements et des contraintes productives encadrées par le système foncier qui réduisent la mobilité des communautés

L’administration compte sur le contrôle du fleuve pour protéger les terres. Si la construction des digues rassure les paysans, les ruptures sont fréquentes et les inondations anéantissent régulièrement tous les efforts investis. Pour empêcher les inondations et combler les brèches, des projets toujours plus colossaux sont soutenus par le gouvernement central et les banques de développement.

Bien que l’État investisse toujours plus dans l’aménagement et le renforcement des digues, les dynamiques fluviales se poursuivent depuis 1954 et les terres sont progressivement érodées par le fleuve qui emporte dans son cours les terres des villages. Les communautés villageoises sont donc contraintes de déplacer leurs villages sur les digues, le long des routes et vers l’intérieur des terres (figures 2 et 3).

Figure 2. Carte du déplacement des villages du centre de Majuli.

Figure 2. Carte du déplacement des villages du centre de Majuli.

Figure 2. Carte du déplacement des villages du centre de Majuli.

Figure 3. Les habitants de Majuli dont les terres furent érodées par le fleuve se sont déplacés le long de la digue reconstruite après avoir été rompue à plusieurs reprises.

Figure 3. Les habitants de Majuli dont les terres furent érodées par le fleuve se sont déplacés le long de la digue reconstruite après avoir été rompue à plusieurs reprises.

Figure 3. Les habitants de Majuli dont les terres furent érodées par le fleuve se sont déplacés le long de la digue reconstruite après avoir été rompue à plusieurs reprises.

Les familles de la zone érodée reconstruisent leurs maisons en bambou le long de la digue (photo de la figure 3). Elles n’ont plus de terres agricoles et dépendent à présent du travail d’ouvrier agricole sur les terres d’autres personnes.

Dans la subdivision de Dhakuakhana, voisine de Majuli, les digues furent rompues à plusieurs reprises. Au travers de leurs dessins, les élèves des écoles de Dhakuakhana (plus de 200) partagent leurs perceptions des évènements et témoignent de leur vécu des inondations. Ils expriment par leurs dessins leur angoisse dans un contexte de forte vulnérabilité.

Figure 4. Naresh Doley du village d’Ekoria Matmora, en classe VIII, garçon de 13 ans : « Un paysage où flottent des troncs d’arbre, des animaux dans les eaux des inondations ».

Figure 4. Naresh Doley du village d’Ekoria Matmora, en classe VIII, garçon de 13 ans : « Un paysage où flottent des troncs d’arbre, des animaux dans les eaux des inondations ».

Figure 4. Naresh Doley du village d’Ekoria Matmora, en classe VIII, garçon de 13 ans : « Un paysage où flottent des troncs d’arbre, des animaux dans les eaux des inondations ».

Le dessin de Naresh Doley (figure 4) illustre les effets de la rupture de la digue et montre comment les habitants vivent ces événements catastrophiques.

Face à l’avancée du front d’érosion, les familles continuent à déplacer leurs maisons en dehors des limites foncières imposées par l’administration territoriale, mais elles restent souvent sans terre. Les stratégies sociales, politiques et religieuses deviennent alors cruciales pour ces dernières, lorsqu’il s’agit de renégocier une place au sein des espaces de la plaine avec les groupes sociaux dominants, mais aussi avec les instances publiques.

Bibliographie

Goswami D. C., Das P. J. (2003). « The Brahmaputra River, India: The eco-hydrological context of water use in one of world’s most unique river systems ». The Ecologist Asia, Special edition: Large Dams in the Northeast India: rivers, forests, people and power, vol. 11, n°1, p. 9-14.

Normandin A. (1952). « Les tremblements de terre de l’Assam (1950) et leurs conséquences hydrologiques ». Revue de géographie alpine, vol. 40, n°3, p. 515-519. En ligne

Sarma J. N. (2005). « Fluvial process and morphology of the Brahmaputra River in Assam, India ». Geomorphology, vol. 70, n°3-4, p. 226-256. En ligne

Référence de la thèse

Crémin É. (2014). Entre mobilité et sédentarité : les Mising, « peuple du fleuve », face à l’endiguement du Brahmapoutre (Assam, Inde du Nord-Est). Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis. En ligne

    L'auteur.e :

    Émilie Crémin

    Université de Limoges

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