Les mesures du territoire : aspects techniques, politiques et culturels des mutations de la carte topographique

Alors que Google Maps fête ses 10 ans1 et qu’en une décennie de multiples recompositions techniques, juridiques et organisationnelles ont bouleversé le monde de la cartographie, il est utile de donner un peu de profondeur historique à ces mutations pour mieux en souligner les enjeux scientifiques, politiques et culturels. C’est justement ce que propose, avec clarté et rigueur, Henri Desbois dans un livre publié fin 2015 aux Presses de l’Enssib2 Les mesures du territoire: aspects techniques, politiques et culturels des mutations de la carte topographique. Le recours à la fiction et aux imaginaires permet à l’auteur de questionner l’hégémonie de la carte comme mode de connaissance de l’espace et d’aborder le discours scientifique sur la cartographie en le replaçant dans son contexte culturel, social et politique. Ce faisant, Henri Desbois prolonge pertinemment les travaux de Brian Harley (1990) en contribuant à déconstruire la neutralité supposée de la carte et en réhabilitant des modes alternatifs de représentation ou plus largement d’appréhension du monde.

Ce livre de 239 pages est structuré en trois parties : l’histoire des techniques de la cartographie et de la mesure d’un territoire, la dimension politique des mutations cartographiques, la place de la carte dans l’imaginaire et la culture. Cette approche ambitieuse ne cherche cependant pas à étudier systématiquement tous les types de carte. Il se concentre sur les cartes topographiques à grande échelle, jugées plus aptes à mettre en lumière les méthodes mathématiques et instruments de mesure les plus perfectionnés.

Dans la première partie, l’auteur revient sur les techniques antiques de représentation cartographique et insiste sur l’émergence de la cartographie scientifique à la Renaissance pour souligner la continuité des transformations contemporaines de la cartographie. Il détaille également les bouleversements récents provoqués, en particulier, par l’expansion des usages du GPS et des systèmes d’information géographique. La seconde partie montre comment la carte est devenue, à l’époque moderne, le symbole et l’instrument de la puissance étatique. La démonstration repose notamment sur une analyse documentée de l’impact de l’industrie militaire sur l’évolution des techniques cartographiques. L’analyse des réactions des États face à la dissémination actuelle d’information géographique gratuite et précise, comme les images satellites à haute résolution sur les globes virtuels, soulève d’intéressantes questions sur la souveraineté informationnelle. Enfin, la troisième partie resitue les cartes au sein des productions imaginaires. L’analyse de multiples supports fictionnels (tableaux, livres, films, etc.) permet de replacer les représentations cartographiques dans leur contexte social et culturel : tantôt invitations aux voyages, symboles de la précision technique, instruments de connaissance ou outils de pouvoir.

Proposant une bibliographie fournie, les illustrations (9 cartes, extraits de cartes, tableaux ou images satellites) viennent incarner utilement le propos. On peut seulement regretter que la partie la plus contemporaine de l’exposé ne soit pas illustrée : des captures de sites web ou de films auraient habilement pu compléter les développements sur la géographie numérique.

Tout au long de son ouvrage, Henri Desbois examine avec minutie les changements de style des cartes : des ornementations magistrales du XVIIe siècle aux cartouches surchargés de grilles et repères géodésiques des cartes topographiques actuelles. Cette analyse de l’évolution de l’esthétique des cartes met en exergue le passage de critères d’autorité fondés sur le prestige voire l’exotisme à une reconnaissance basée sur le calcul et la mesure. L’auteur multiplie ainsi les exemples de cartes exhibant l’instrumentation intellectuelle et mathématique comme preuve de leur scientificité. Les développements les plus récents de la géographie numérique poursuivent ces mutations. Les visualisations dépouillées des globes virtuels relèvent, selon lui, de rhétoriques plus cinématiques que cartographiques. C’est ici l’autorité de l’image (par la généralisation de l’usage de la photographie aérienne) et non plus du calcul qui est ainsi progressivement mise sur le devant de la scène.

Au-delà de l’esthétique des cartes et des évolutions des rapports de pouvoir que sous-tendent leurs mutations, l’entrée par les imaginaires permet également d’aborder les formes de spatialité liées à ces dispositifs en les envisageant comme des modalités inédites de production de l’espace par la mesure. Le chantier ouvert est pleinement d’actualité : les mutations de la carte associée à la géographie numérique sont encore en cours. Avec le développement de l’information géographique volontaire (Goodchild, 2007), trop rapidement évoquée par l’auteur, les pratiques cartographiques dépassent le cadre des agences gouvernementales ou des sociétés spécialisées en redistribuant les compétences et les capacités techniques aussi bien vers les multinationales de l’Internet que vers des communautés issues du Libre (Lin, 2015). Dans la mesure où ces pratiques ne remplacent pas les modes conventionnels de production et de diffusion de cartes, mais viennent plutôt les concurrencer, les contourner ou les compléter, la question est alors de savoir comment s’opèrent la circulation et les échanges entre des ressources informationnelles devenues multiples. Car, si selon David Woodward (2007, p. 11) repris par l’auteur (p. 32), le nombre de cartes en circulation est passé, entre le XVe siècle et le XVIIe siècle, de quelques milliers à plusieurs millions, l’objet d’étude se trouve aujourd’hui – dans un contexte de web dynamique et de cartes personnalisées produites à la demande –  démultiplié, diffracté et individualisé posant des problèmes d’analyse inédits. La proposition de l’auteur de les aborder par le spectre des imaginaires cartographiques est stimulante, elle ouvre de belles perspectives de recherche.

In fine, cette approche critique des métrologies de l’espace offre des éléments de réflexion beaucoup plus larges que la simple question de l’évolution de la fabrique cartographique, en abordant les rapports entre les nombres, la mesure, la technique et l’espace.

Bibliographie

Harley J.B. (1990). « Deconstructing the map ». Cartographica, vol. 26, n°2, p. 1-20.

Goodchild M. (2007). « Citizen as sensor : the world of volunteered geography ». GeoJournal, vol. 69, n°4, p. 211-221.

Lin W. (2015). « Tracing the map in the age of Web 2.0 ». Cartographica, vol. 50, n°1, p. 41-44.

Woodward D., dir. (2007). The History of Cartography, vol. 3. Cartography in the European Renaissance. Chicago :The University of Chicago Press.

Référence de l’ouvrage

Henri Desbois (2015). Les mesures du territoire : aspects techniques, politiques et culturels des mutations de la carte topographique. Presses de l’Enssib. 239 p.

Notes   [ + ]

1. Lancement en France, le 27 avril 2006, un an après sa sortie aux États-Unis et au Canada.
2. École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, Université de Lyon.

    L'auteur.e :

    Matthieu Noucher

    CNRS, UMR Passages, Bordeaux

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