Sommaire du numéro
N° 79 (3-2005)

L’invention occidentale de la haute montagne andine

Thierry Lefebvre 

IFEA, 211a Diego Ferrer, La Soledad - Huaraz, Pérou.
IFEA, Avenida Arequipa 45, Lima

Résumés  
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La Cordillère Blanche, un espace andin institué par l’Occident

Foyers de peuplement des cultures Chavín et Inca, occupées en continu par les Indiens Quechua dans l’ensemble de leurs étages écologiques, les cordillères andines évoquent pour beaucoup les civilisations préhispaniques. Mais elle ont surtout fait l’objet d’une reconstruction occidentale qui détermine encore leur organisation territoriale. Les politiques coloniales et postcoloniales ont en effet ignoré les relations des populations indiennes avec la haute montagne constituée en espace naturel ouvert aux réinterprétations exogènes. Ceci conduit à analyser le procès «d’invention» et de contrôle de la montagne andine. La Cordillère Blanche au Pérou (fig. 1), qui est la plus haute chaîne de montagnes tropicales du monde, avec la plus vaste couverture glaciaire (fig. 2 et 3) de l’entre- tropiques (1), est un excellent exemple de ce processus: son observation sur la longue durée permet de comprendre comment s’élaborent, au cours des cinq cents dernières années, ce regard et ce contrôle exogènes: par la construction narrative, les pratiques de la montagne et les gestions patrimoniales.

Les références narratives à la montagne dans les chroniques coloniales (1533-1793)

La haute montagne andine est investie par l’imaginaire occidental dès les débuts de la colonisation du Pérou par les Espagnols. Elle entre pour la première fois dans le champ de l’écrit par de brèves références, dans les chroniques, à la présence de neiges éternelles. Mais les chroniqueurs ont un rapport distancié au paysage andin et la production narrative sur la Cordillère se limite à quelques descriptions des glaciers, sans chercher à exprimer un sentiment esthétique de leur nature. De fait, il s’agit moins de décrire le paysage proprement dit que de rendre compte de l’épopée coloniale.

1. Département d’Ancash.
Au centre du département d’Ancash, la Cordillère Blanche sépare deux vallées: à l’ouest, le Callejón de Huaylas (villes de Huaraz, Carhuaz, Yungay, Caraz) et, à l’est, le Callejón de Conchucos (villes de Huari, Chacas, San Luis, Pomabamba). Cliché: Geo Graphos.

Miguel de Estete, chroniqueur de Francisco Pizarro, mentionne le premier la Cordillère Blanche à l’occasion du premier déplacement d’Hernando Pizarro entre Cajamarca et Pachacamac. Dans le passage de Corongo à Huaylas, le 14 janvier 1533, il fait référence à la traversée de «hautes couvertures de neige». L’année suivante, Francisco de Xéres dans sa Conquista del Perú reprend la correspondance d’Estete en décrivant la Cordillère comme «une haute et froide montagne couverte de neige».

Près d’un siècle plus tard, le dominicain Fray Juan Meléndez dans son Tesoros verdaderos de las Indias (voyages à Chavín et à Huari en 1631) fait une brève référence à la Cordillère Blanche dans son passage par Yanashallash au sud-est de Huaraz.

Enfin, Cosme Bueno mentionne en 1774, dans son rapport intitulé Descripción de las provincias del Arzobispado de Lima, une avalanche de glace, descendue du glacier Huandoy le 6 janvier 1725, provoquée par un séisme et suivie par un aluvión qui détruisit totalement le village d’Ancash (1 500 morts).

Il faut attendre l’année 1793 avec la Descripción de la Intendencia de Tarma de Mariano Millán pour rencontrer un récit plus systématique de la géographie du Callejón de Huaylas, décrit comme une «large vallée entre deux cordillères, l’une couverte de neige à l’est, l’autre sans glaciers à l’ouest».

Durant la période coloniale, les possibilités d’accès sont limitées et la haute montagne est essentiellement saisie depuis les vallées, en particulier le Callejón de Huaylas (fleuve Santa). La Cordillère est produite narrativement comme un élément du paysage ou évoquée à travers les catastrophes naturelles: le paysage andin n’est pas véritablement l’objet d’une mise en scène sinon un élément de fond dans lequel se déploie la Conquista. Cependant, ces rares références dans les récits des chroniqueurs ne doivent pas occulter les profondes réaffectations de l’espace engagées par l’administration coloniale, et qui se poursuivent après l’indépendance nationale. Le territoire andin est organisé dans le but de limiter l’accès et l’usage des terres hautes de la puna et de ses ressources naturelles par les populations locales (2). Ordonné en 1575 par le vice-roi Francisco de Toledo, le regroupement des peuples indiens dans des villages (les reducciones), situés dans les zones basses, a conduit, dans la région de Huaraz, au dépeuplement de la Cordillère Blanche constituée en «tierras del común»: dorénavant, les prairies naturelles, les forêts de queñual (Polylepis sp.), les glaces et les lacs sont déclarés propriétés de la Couronne et cédés en usage collectif aux différentes communautés moyennant impôt pour leur extraction. Parallèlement, le processus de privatisation des terres hautes, avec la formation des haciendas qui s’est poursuivie à l’époque de la République, a réduit l’accès des populations locales aux ressources des terres hautes et des glaciers tombés dans l’oubli jusqu’au XVIIIe siècle.

Le naturalisme et l’émergence de la Cordillère comme objet scientifique

Les dernières décennies de la période coloniale et l’avènement de la République après l’indépendance du Pérou (1821) correspondent à une redécouverte de la haute montagne: les scientifiques européens contribuent à introduire un regard nouveau sur la montagne andine, sur la base de productions cartographiques et de descriptions naturalistes qui participent à la découverte des richesses naturelles gardées secrètes durant près de trois siècles par la couronne espagnole.

2. Glacier Huascarán. Extrait de la carte à 1/100 000 de la Cordillère Blanche Nord par Georg Kaser, Gerhart Moser, 2000.

C’est à Tadeusz Haenke (1761-1817), botaniste et naturaliste allemand, originaire de Prague, que l’on doit les premières observations systématiques des cordillères andines. En 1789, il rejoint l’expédition scientifique Malaspina diligentée par le gouvernement espagnol dans la perspective d’étudier la faune et la flore de l’Amérique hispanique (Pérou, Équateur, Amérique centrale, Mexique, Alaska, Philippines et îles Vavau). Certes, sa description de la haute montagne diffère peu de celle des chroniqueurs espagnols: dans son chapitre consacré au «partido de Huaylas», le Huascarán (Hualcan) est simplement défini comme une «grande montagne de neige». Mais son analyse des activités économiques des villages implantés nous renseigne, pour la première fois de manière détaillée, sur les interactions des populations locales avec la montagne dans les zones basses (activités agropastorales et extraction minière).

3. Glacier Huascarán. Image satellite Spot (à 1/100 000) par Christian Georges, 1987/1991.

Bien qu’il ait essentiellement exploré les Andes du Nord, Humboldt a contribué de manière décisive à la caractérisation des cordillères andines en Nouvelle Grenade (actuelle Colombie). L’expédition qu’il conduisit avec le médecin et naturaliste français Aimé Bonpland en Amérique du Sud a permis de réaliser de nombreux relevés de positions géographiques, des collections botaniques et des observations astronomiques. Humboldt, qui avait effectué un séjour dans les Alpes (3), envisageait les Andes comme un support de comparaison pour vérifier ses hypothèses sur les étagements altitudinaux. Ses observations dans le domaine de la phytogéographie lui ont permis de mettre en évidence le lien entre climat, altitude et répartition des plantes. On lui doit également la réalisation de profils qui, pour la première fois, représentaient les limites altitudinales des montagnes tropicales. Surtout, la production de ces connaissances repose sur une insertion profonde dans le paysage de la haute montagne andine, réputée inaccessible: en Nouvelle Grenade, le naturaliste allemand réalise les ascensions de plusieurs volcans dont le Pichincha (4 776 m) et incomplètement le Chimborazo (6 267 m), considéré à l’époque comme le sommet le plus élevé du monde.

4. Département d’Ancash et limite nord de Lima. Extrait de la carte du Département d’Ancash par Antonio Raimondi, 1874.

Dans le cas des cordillères péruviennes, il faut mentionner les travaux pionniers du scientifique italien Antonio Raimondi, qui conduisit une première expédition consacrée à l’étude de la géologie d’Ancash, à la suite de son voyage en 1860 de Chachapoyas à Huánuco (Cahuish), puis en 1867 et 1868 entre Huaraz et Recuay. Dans son livre El Departamento de Ancash y sus riquezas minerales (paru en 1873) figure une des meilleures cartes de la région (fig. 4). Mais surtout, il s’agit du premier écrit connu consacré à la description géomorphologique des cordillères, sur la base de travaux réalisés par l’ingénieur anglais Hindle. Raimondi y fait mention de deux cordillères élevées, parallèles l’une à l’autre — la Cordillera Nevada (Blanca) et la Cordillera Negra — et relève la beauté des neiges perpétuelles («panorama sublime de la gigantesque cordillère»): la description scientifique s’accompagne d’un regard esthétisant qui considère cet espace comme exemplaire de l’ensemble des Andes («peu de lieux au Pérou permettent de voir la Cordillère avec un aspect aussi majestueux et imposant que dans le département d’Ancash»). Seulement, «l’inaccessibilité des pics» ne permet de saisir cette «chaîne élevée de montagnes enneigées» que depuis la perspective de la Cordillère Noire. Ce regard encore globalisant et distancié est complété en 1895 par la première documentation photographique d’Ernest Middendorf.

Souvent appuyées par des États européens, les expéditions scientifiques constituent, à la fin de la présence coloniale espagnole en Amérique du Sud, la principale modalité de connaissance et de représentation des territoires andins. En principe, ces voyages de découverte s’inscrivent dans le développement de l’histoire naturelle tout au long du XVIIIe siècle. Surtout, leur fondement méthodologique — le souci d’une description intégrale de la Nature — transforme le regard sur les cordillères, désormais objets d’intérêt scientifique. Il s’agit d’appréhender la diversité des formes sociales et naturelles qu’elles contiennent en procédant à des inventaires, considérés comme le seul moyen de préserver leur diversité et leur singularité.

Cette vision propre au projet encyclopédique de «quadrillage du monde» passe par un travail de dénomination et de classification intégrale. En partant du principe qu’il n’est pas de savoirs interdits, les scientifiques européens étendent leurs efforts de connaissance naturaliste à la haute montagne, en s’insérant dans le paysage lors de longues périodes d’observation pour mener à bien les relevés botaniques, les études chimiques et géologiques, les observations anthropologiques. Dans ce cadre d’analyse systématique, la carte topographique devient un instrument central pour l’organisation des informations.

Du fait de leur découverte tardive, les cordillères andines ont été surtout des objets scientifiques pour les Européens alors que les Alpes ont été d’abord saisies sur le thème de l’esthétique de la «belle Nature» par les peintres italiens du XVIIe siècle et par l’idéalisme allemand au XIXe siècle. Les principales représentations de paysages sont réalisées dans le cadre des expéditions, comme celles de Frederic Edwin Church avec Humboldt. Ce n’est qu’à partir de la décolonisation (4), avec le développement d’un art pictural sud-américain partiellement formé dans les capitales européennes, qu’apparaissent les premières productions artistiques consacrées à la montagne. Mais ces représentations ne sont pas porteuses d’un projet artistique en soi, d’une synthèse susceptible de rendre compte de la complexité ou de l’unité harmonieuse de la nature comme le proposait par exemple le Landscape Art. Ce monopole de la rationalité scientifique dans la description des cordillères se prolonge au XXe siècle avec le développement des expéditions glaciologiques.

L’andinisme ou le regard immergé dans le paysage

C’est le développement de l’andinisme — en référence au schème d’expérience alpin — qui inaugure véritablement le contrôle territorial de la haute montagne, lequel s’achève avec le développement du Parc national Huascarán et les reconnaissances patrimoniales mondiales.

Au début du XXe siècle, les explorations scientifiques se systématisent et se spécialisent à la fois: la conquête des hauts sommets est impulsée essentiellement par des glaciologues et des géographes — tous alpinistes — soucieux de développer une connaissance topographique du paysage. En même temps qu’elle décrit la géomorphologie dans une représentation totale de la Cordillère, la carte devient un instrument de prise de possession du territoire andin, de maîtrise par la connaissance qui s’opère en deux étapes.

1. Arrière-plan scientifique: développement de la connaissance glaciologique

Parce qu’il redéfinit les possibilités d’occupation de l’espace en permettant son exploration complète, l’alpinisme constitue un facteur déterminant dans la description de la cordillère andine. Européens et Américains, en associant à leurs activités de recherche la pratique de l’alpinisme, ont contribué au développement touristique de masse à partir de la seconde guerre mondiale. Le rôle des clubs alpins dans la structuration de l’andinisme et dans la cartographie de l’espace de la Cordillère Blanche a été essentiel.

5. Glacier Huascarán. Extrait de la carte à 1/100 000 de la Cordillère Blanche et Callejón de Huaylas, par Philipp Borchers, Bernhard Lukas, Erwin Hein, 1932.

Quatre années après la tentative manquée d’escalade de la face Ouest du Huascarán par l’ingénieur des mines anglais Charles Reginald Enock en mai 1904, l’Américaine Annie Smith Peck, accompagnée de deux guides suisses (Gabriel Zumtaugwald et Rudolf Taugwalder), conduit la première expédition qui culmine au sommet du pic Nord du plus haut glacier péruvien le 2 septembre 1908, après avoir échoué deux fois en 1904 et en 1906. La montagne domestiquée par les alpinistes peut dès lors s’offrir à une observation scientifique complète, entre autres choses permise par l’ascension des sommets de plus de 6 000 m. Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, les scientifiques allemands Gustav Steinmann (géologue), Augusto Weberbauer (botaniste) et Wilhelm Sievers (géographe) et le Français A.C. de Carmand élargissent les observations de Raimondi sur les formations minérales, effectuant des études plus détaillées à l’intérieur de la Cordillère Blanche.

6. Glacier Huascarán. Extrait de la carte à 1/200 000 de la Cordillère Blanche par Fritz Ebster, 1950 (corr. Karl Heckler, Hans Kinzl, Erwin Schneider). Synthèse cartographique effectuée à partir des relevés des expéditions de 1932, 1936 et 1939.

Le processus de description de l’espace le plus abouti est réalisé entre 1932 et 1964 à l’initiative des sociétés alpines (Alpenverein) d’Allemagne et d’Autriche qui organisent cinq expéditions scientifiques dans la Cordillère Blanche. L’équipe scientifique, qui intègre des géographes pour la plupart alpinistes, établit plusieurs cartes par la technique de la stéréophotogrammétrie terrestre à l’échelle 1/100 000 de la Cordillère Blanche et de la Cordillère Huayhuash au sud de la ville Huaraz. On doit à Philipp Borchers — qui avait participé à des expéditions scientifiques au Pamir quatre ans plus tôt — ainsi qu’à Hans Kinzl et Erwin Schneider la réalisation des premières cartes détaillées de la Cordillère Blanche, en particulier la section Nord Huascarán (fig. 5) réalisée en 1932 et publiée en 1935 dans son ouvrage Die Weisse Cordillere. La seconde expédition conduite en 1939-1940, qui avait pour objectif de terminer le relèvement de la section Sud de la Cordillère Blanche, a permis de compléter les données établies en 1932 (fig. 6). Les deux cartes furent assemblées après la seconde guerre mondiale en une seule à l’échelle 1/200 000 par Fritz Ebster (1950), considérée comme la première représentation cartographique complète de la Cordillère Blanche (fig. 7).

7. Glacier Huascarán. Extrait de la carte à 1/25 000 du Huascarán par Erwin Schneider, Franz Elmiger, 1964.

Ces travaux améliorent considérablement les cartes réalisées par le Service géographique de l’Armée péruvienne (1934), focalisées sur les zones de basse montagne en raison de leur intérêt économique et social. Parvenue à un niveau de précision satisfaisant, la description désormais complète du territoire de la Cordillère Blanche constitue un support tant pour les activités de recherche que pour les expéditions d’alpinisme. Au-delà des relevés topographiques, les chercheurs ont conduit une géophysique de terrain à caractère sportif. De fait, les études de géographie, de géologie et, plus spécifiquement, de glaciologie suscitent des exploits d’alpinisme: l’équipe de Hanz Kinzl réalise la première ascension du Huascarán Sud et l’escalade de vingt-six glaciers de plus de 5 000 m également pour la première fois. Ces exploits sportifs ont contribué à internationaliser la Cordillère Blanche — malgré le coup d’arrêt porté par la seconde guerre mondiale — suscitant un intérêt qui modifiera durablement le rapport à la haute montagne (5).

2. Arrière-plan sportif: les rapports de force victorieux (voir liste)

Le tourisme d’aventure, par la promotion de l’exploit individuel, vient établir un nouveau rapport à la montagne andine: appréhendée à travers ses pics de plus de 6 000 m, la Cordillère devient un objectif de l’alpinisme international pour l’établissement de nouvelles voies d’accès et de records d’ascension («vaincre la montagne»).

8. La Cordillère Blanche. Photographie aérienne oblique (Servicio Aerofotográfico Nacional, SAN, n° 0-26859) des villages de Yungay et de Ranrahirca, détruits le 31 mai 1970 par une coulée torrentielle de glace et de débris issus de la Cordillère Blanche. L’avalanche s’est formée sur la face ouest du pic Nord du glacier Huascarán, à la suite d’un séisme de magnitude 7,8 sur l’échelle de Richter. Plus de 18 000 personnes périrent dans la catastrophe.

D’abord confondu avec l’activité scientifique, l’andinisme s’en détache pour constituer une «discipline» sportive à part entière: le néologisme apparaît dans l’immédiat après-guerre pour marquer à la fois la parenté avec l’alpinisme et le distinguer comme une nouvelle pratique.

Plus que l’himalayisme — qui se développe parallèlement —, c’est l’alpinisme qui constitue la référence pour le schéma organisateur de l’andinisme: la maison des guides de Huaraz est fondée dans le cadre du projet Alpes-Andes dirigé par l’Association des Guides de montagne suisse, la Cordillère Blanche est surnommée la «Suisse péruvienne», et la plupart des expéditions dans les années 1950 et 1960 sont organisées par les clubs alpins suisses, italiens, autrichiens, allemands et français.

Les transferts d’expérience entre l’himalayisme et l’andinisme sont limités aux exploits sportifs individuels (Lionel Terray, Alain Esteve) sans parvenir à s’institutionnaliser.

La conquête des glaciers andins entre dans le champ d’une compétition mondiale où la dimension nationaliste devient forte (la première ascension péruvienne du Huascarán est réalisée en 1954). La Cordillère Blanche est l’objet d’une compétition internationale pour la «conquête des 6 000», qui participe à la construction de l’identité péruvienne. L’image de l’exploit sportif (victoire sur l’inaccessible) importe moins que celle d’une maîtrise totale du territoire qui renforce le sentiment d’appartenance à la communauté nationale.

Le retentissement des explorations dites d’aventure transforme la Cordillère Blanche en destination touristique mondiale. Sa notoriété augmente encore à partir de 1970: après la destruction de Huaraz (fig. 8) et de Yungay par un tremblement de terre qui fait 70 000 morts (6) au total; des volontaires internationaux affluent pour reconstruire la ville de Huaraz qui est alors promue Capitale de l’amitié internationale et de l’andinisme. L’aide internationale permet de moderniser les infrastructures immobilières et routières de Lima à Huaraz, ce qui crée des conditions propices au développement d’un tourisme de masse.

Le développement touristique s’accompagne à son tour d’une diversification des modes d’immersion dans le paysage. Les pratiques sportives se modifient et changent les modes d’appréhension de la haute montagne: en 1977, René Ghilini réalise le premier vol en aile delta depuis la cime du pic Sud du Huascará; l’année suivante, Patrick Vallencat descend le Huascarán à skis; en 1979, le Français Nicolas Jaeger y séjourne soixante-six jours consécutifs afin d’étudier les effets de l’altitude sur l’organisme humain; en 1988, Alain Esteve effectue le premier vol en parapente et Marco Masconi réalise la première descente en snowboard en 1994.

L’andinisme, qui se crée en référence au précédent alpin, contribue, par les exploits sportifs qui le caractérisent, à une connaissance ou à une maîtrise plus poussée de la zone des glaciers. En même temps, il contribue à faire émerger la nécessité de sauvegarder les paysages pour préserver la pratique récréative de la montagne. Ce sont les andinistes qui ont appelé les premiers à inscrire la Cordillère Blanche au patrimoine naturel mondial.

Processus de patrimonialisation et de maillage territorial moderne

1. La Cordillère Blanche, patrimoine naturel et culturel mondial

La création du Parc National Huascarán est un événement majeur qui marque la volonté d’un contrôle territorial systématique. Il convient de rappeler la chronologie de sa constitution et de son extension progressive à l’ensemble de la Cordillère Blanche. En 1960, Augusto Guzmán Robles, sénateur du département d’Ancash, présente au Congrès de la République un projet de loi pour la création d’un parc sur le modèle nord-américain. Ce projet réalisé par des forestiers, des archéologues et des glaciologues, est centré sur les éléments paysagers les plus spectaculaires (lacs, glaciers). En 1967, Curry Slaymaker et Joel Albrecht, volontaires américains du Corps de la Paix (Peacecorps), formulent une proposition de délimitation sur une superficie de 85 000 ha correspondant aux principaux sommets de la Cordillère Blanche. Simultanément, la Région forestière de Huaraz établit une zone de surveillance de la vigogne et de la Puya Raimondi sur une superficie de 10 000 ha. En restituant les terres basses des vallées aux populations locales et en expropriant les propriétaires des haciendas, la réforme agraire de 1969 permit à l’État péruvien de réserver l’intégralité des anciennes tierras del común à des politiques de conservation des ressources naturelles. C’est finalement le 1er juillet 1975 sous le gouvernement militaire de Velasco qu’est créé par décret le Parc national Huascarán (fig. 9), sur une superficie de 340 000 ha. Ses limites se confondent complètement avec la Cordillère Blanche.

9. Parc National Huascarán par INRENA, 2003 (échelle d’édition: 1/500 000)

Parallèlement, la Cordillère Blanche fait l’objet d’une série de reconnaissances patrimoniales internationales qui engagent les autorités publiques péruviennes à la protéger: en 1968, l’Alpamayo est désigné «plus belle montagne du monde», le 1er mars 1977, l’Unesco reconnaît le Parc national Huascarán comme Réserve de biosphère et le déclare Patrimoine naturel de l’Humanité en décembre 1985. Cette patrimonialisation s’accompagne d’un effort d’acquisition de connaissances techniques sur la gestion des ressources naturelles conduit dans les décades 1960 et 1970 par plusieurs organismes nationaux dont le Service aérophotographique national et l’Institut géographique militaire.

La gestion patrimoniale de l’espace s’appuie sur de nouvelles pratiques d’aménagement de la montagne, dans un cadre d’intervention technico-scientifique: établissement de plans de gestion (plan maestro en 1990, plan turístico) par une ONG américaine et mise en place de zonages dérivant de l’expérience canadienne des parcs naturels. Les dynamiques spatiales sont ainsi déterminées par la mise en exploitation touristique du patrimoine naturel et culturel (réglementation des pratiques récréatives, restrictions des accès et usages des ressources naturelles par les populations locales).

Celle-ci a reposé sur l’application de deux paradigmes. D’abord un protectionnisme intégral qui se traduit par une sanctuarisation de la haute montagne dans le désir de préserver la pureté d’un paysage tout entier offert à la conquête. Puis à partir des années 1980 — à l’exception de la présidence Fujimori — le conservationnisme introduit un nouveau rapport symbolique aux populations locales, fondé sur leur participation à la gestion des ressources naturelles et culturelles. Avec le développement du tourisme rural (turismo vivencial), ces populations sont progressivement intégrées comme des éléments du paysage andin, selon une représentation conforme aux stéréotypes occidentaux.

2. Le développement du tourisme rural

Le développement du tourisme rural inscrit dans la zone tampon de la réserve de biosphère Huascarán est accompagné par l’insertion d’éléments patrimoniaux emblématiques des cultures préhispaniques. C’est ainsi que le Parc national Huascarán, les institutions culturelles régionales et plusieurs ONG internationales contribuent directement, ou y incitent, à la restauration du chemin inca dans les vallées ou à la réintroduction des lamas au sein de plusieurs communautés locales. Économiquement, ces initiatives sont présentées comme des outils de développement par le biais d’activités écotouristiques et de l’artisanat local. Parce qu’il revalorise les interactions ethnoécologiques des populations paysannes avec la haute montagne, l’écotourisme est développé en priorité pour contribuer à l’objectif de protection de la diversité biologique et culturelle inscrit dans le plan de gestion du Parc national.

Qu’elles soient d’initiative locale ou nationale, ces réactivations patrimoniales s’inscrivent dans des stratégies d’usage indirect de la diversité biologique dans l’espace de la Cordillère: la promotion des systèmes pastoraux extensifs répond à la nécessité de conserver l’espace écologique des hautes plaines et de garantir la durabilité des modes de vie andins. Mais faute de pouvoir se fonder sur une véritable expérience historique, la reviviscence de traditions issues des cultures préhispaniques est accompagnée de surcharges esthétisantes en décalage complet avec la réalité pratique et symbolique des populations paysannes.

Conclusion

Les modalités historiques de définition de la Cordillère Blanche répondent toutes à des stratégies de maîtrise du territoire et sont directement conditionnées par l’état des relations internationales, en particulier dans les domaines économiques et politiques.

Au terme de cette analyse, il est possible de proposer une typologie des modes d’immersion et d’organisation du paysage andin. Les procédés narratifs — par le récit historique ou la description scientifique — ont contribué à identifier l’unité de la Cordillère et à réaliser l’inventaire et l’analyse de ses caractéristiques. L’engagement dans le paysage par la pratique sportive extrême de la montagne (andinisme) ou par l’activité touristique de découverte a permis d’étendre ces connaissances et de populariser une représentation esthétique de la haute montagne. Enfin, les stratégies patrimoniales, interventionnistes, ont introduit des mécanismes de régulation spatiale des activités humaines sur la base de critères écologiques qui postulent la fragilité de la Cordillère. L’ensemble de ces procédés de définition et d’accès au territoire repose sur des initiatives étrangères, qui ont contribué à organiser la Cordillère Blanche selon des normes internationales.

Les progrès des techniques de représentation cartographique accompagnent cette prise de contrôle de plus en plus rationnelle: d’abord instrument de connaissance du territoire, la carte devient un outil indispensable à sa gestion.

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Notes

1. Avec une superficie totale de 723 km2, la Cordillère Blanche représente 26% des glaciers tropicaux.

2. Bernabé Cobo décrit ces normes d’usage dans son Historia del nuevo mundo (primera parte, libro sexto, capitulo primero).

3. «De retour de Pologne, je quittai pour longtem[p]s le séjour des montagnes, accompagnant M. de Hardenberg dans les négociations politiques dont le Roi le chargea immédiatement avant la paix de Bâle. Je le suivis aux armées postées sur les rives du Rhin, en Hollande et en Suisse. C’est de là que j’eus l’occasion de visiter la haute chaîne des Alpes, le Tirol, la Savoye, et tout le reste de la Lombardie.» Humboldt, Journal.

4. Huascarán, bien plus tard, le peintre ancashino Teófilo Castillo Paisaje de la Laguna de Llanganuco (1920).

5. Hans Kinzl, qui a lu l’œuvre de Tadeusz Haenke, souligne que «tout à coup, la Cordillère Blanche est devenue célèbre et connue, non seulement dans les circuits scientifiques et non seulement au Pérou et dans les pays américains sinon également en Europe» (Kinzl et Schneider, 1950).

6. Les catastrophes naturelles liées à la fragilité des formations géologiques ont participé à la notoriété de la région, en particulier les coulées torrentielles de matériaux et les tremblements de terre de 1936, de 1962 (Ranrahirca) et de 1970 qui ont provoqué la mort de milliers de personnes. Plusieurs études ont été conduites par la suite, notamment avec la publication d’une carte au 1/15 000 (du Pic Nord du Huascarán à Yungay) par Schneider et Elmiger et les travaux de l’unité de glaciologie de l’INRENA.