N°104

Marine Traffic Project, un outil d’observation des routes et des ports maritimes

1. Page d’accueil du site: les zones couvertes

Le site Marine Traffic fournit, gratuitement et en temps réel, des informations sur les mouvements des navires dans le monde entier. Il fait partie d’un projet universitaire qui a pour but la collecte et la diffusion de ces données en vue de leur exploitation dans divers domaines [1]. Le projet est hébergé par le département des produits et systèmes de conception de l’université de l’Égée, en Grèce [2]. Il est ouvert, ses organisateurs sont constamment à la recherche de partenaires disposés à partager les données de leur région, afin de couvrir plus de zones maritimes et de ports dans le monde.

Les déplacements des navires sont affichés sous forme d’icônes pointant dans la direction qu’ils sont en train de suivre. Les navires qui ne bougent pas (ou dont la vitesse est inférieure à 0,5 nœuds) sont affichés sous forme de petits carrés. Les icônes sont colorées en fonction du type de navire (cargo, pétrolier, passagers, etc.) comme l’indique la légende qui apparaît sur le site (fig. 1).

La collecte initiale de données est fondée sur le système d’identification automatique: AIS (Automatic Identification System). L’AIS était initialement destiné à aider les navires à éviter les collisions, et les autorités portuaires et maritimes à surveiller la circulation et assurer un meilleur contrôle de la mer. Depuis décembre 2004, l’Organisation maritime internationale (OMI) exige que tous les navires de plus de 299 GT [3] aient à bord un transpondeur AIS, qui transmet leur position, leur vitesse et quelques informations complémentaires comme le nom du navire, ses dimensions et les détails du voyage (fig. 2, 3 et 4).

2. Informations sur un navire
3. Détails sur un navire
4. Dernières positions connues d’un navire

Les transpondeurs AIS à bord des navires incluent un récepteur GPS (Global Positioning System) qui recueille la position et les détails du mouvement. Ils comportent également un émetteur-récepteur VHF (Very High Frequency), qui transmet périodiquement ces informations sur deux canaux VHF. Les autres navires et les stations terrestres sont en mesure de recevoir cette information, de la traiter à l’aide d’un logiciel spécifique et d’afficher les positions des navires sur un traceur ou sur l’écran d’un ordinateur.

Normalement, les navires équipés d’un récepteur AIS connectent celui-ci à une antenne extérieure, placée à 15 mètres au-dessus du niveau de la mer, qui reçoit des informations dans un rayon de 15-20 miles nautiques. Les stations terrestres situées à une altitude plus élevée peuvent étendre ce rayon jusqu’à 40-60 miles, selon l’altitude, le type d’antenne, les obstacles et les conditions météorologiques. Potentiellement, le système peut être étendu pour couvrir le monde entier. N’importe qui peut installer une antenne VHF, un récepteur AIS, et commencer immédiatement la collecte et l’affichage de données sur la carte, grâce à un ordinateur et une simple connexion Internet, et  mettre ainsi ces données à disposition du public.

Les données envoyées par les stations de base sont téléchargées dans la base de données du projet Marine Traffic en temps réel et sont immédiatement disponibles sur la carte et sur les pages de tableaux statistiques. La position des navires est affichée sur une série de cartes régionales, en utilisant pour base Google Maps. L’historique des positions successives des navires, les détails sur ceux-ci (y compris leur photo), les conditions des ports et les statistiques globales sont consultables sur le web. Toutefois — le site a l’honnêteté de le signaler — les positions indiquées sur la carte ne peuvent pas être constamment actualisées (par exemple quand un navire est hors de portée) et peuvent dater d’une heure ou deux.

Le système ne couvre pas toutes les mers du monde, mais seulement certaines zones côtières, là où un récepteur AIS terrestre a été installé. La position d’un navire n’est pas récupérée et affichée sur la carte en direct:

5. Manche et mer du Nord
6. Gibraltar
7. Détroit d’Ormuz
8. Mer Égée

Certaines données partielles ou étranges apparaissent parfois car le système peut recevoir, via le GPS, la position d’un navire qui n’a pas encore transmis les informations complémentaires (nom, dimensions, etc.). Dans ce cas, le numéro MMSI du navire (par exemple 239 923 000) apparaîtra à la place de son nom. Le système est exclusivement fondé sur les informations envoyées par les navires, notamment la destination, le jour et l’heure estimée d’arrivée: lorsque cette information est correcte, le navire apparaîtra dans la rubrique «Arrivée attendue» pour chaque port, avec une estimation de l’heure d’arrivée (ETA).

Chacun pourra explorer à loisir chacune des zones pour lesquelles les informations sont disponibles (fig. 1). Nous avons choisi de privilégier et de montrer ici les principaux points de concentration (ceux naturellement les mieux couverts par les récepteurs terrestres): les grandes routes maritimes, les détroits, ainsi que les grands ports mondiaux.

Principales routes et détroits

La route maritime la plus fréquentée au monde étant la Manche, elle ne pouvait pas ne pas être couverte par les récepteurs AIS, et de fait elle l’est et donne une image spectaculaire, malheureusement coupée en deux zones. Mais un montage sur Photoshop (fig. 5) permet de rétablir sa continuité et de montrer les centaines de navires qui circulent dans les «rails». Il en est de même au large de Gibraltar (fig. 6) où passent des centaines d’embarcations (ici aussi il a fallu faire un montage de deux images couvrant l’ouest et l’est du détroit).

Le détroit d’Ormuz est un autre des lieux très fréquentés (fig 7)— et bien couverts par les récepteurs terrestres AIS — en raison du nombre de pétroliers qui viennent charger le pétrole iranien, irakien et des Émirats: les icônes rouges des «bateaux-citernes» y sont donc logiquement nombreuses. La mer Égée (fig 8)— bien couverte par le projet qui y est implanté — montre également des files de bateau en route vers la mer Noire via les détroits du Bosphore.

La croissance rapide de certains pays d’Asie, notamment de ceux qui ont fait le choix de fonder leur développement sur une forte production industrielle destinée aux marchés extérieurs, se traduit par une multitude d’entrées et de sorties de navires: tant les entrées de matières premières, de pièces et de composants intermédiaires, de pétrole, etc. que les sorties de produits finis se font pour l’essentiel par voie maritime. Le site enregistre ces mouvements, les figures 9 et 10 suivantes montrent les cas du Japon et de la Chine du Nord (la Corée n’étant malheureusement pas couverte).

Grands ports

Outre une vision des routes maritimes, Maritime Traffic offre également le moyen d’observer les mouvements des navires dans les ports, pourvu qu’ils soient équipés de stations AIS. Nous avons choisi de montrer ici les trois premiers ports mondiaux (tableau), Shanghai, Singapour et Rotterdam.

9. Japon 10. Corée et Chine du Nord

Ces cartes font bien apparaître les configurations très différentes des trois ports: Shanghai (fig 11) est un port fluvial tout en longueur (qui paraît à cette échelle  bien encombré). Ici, comme à Singapour (fig 12), les bateaux attendent en mer leur tour pour accoster, la longueur des quais étant limitée. À Rotterdam (fig 13), en revanche, le grand nombre de darses du port et de l’avant-port, ainsi que de bras fluviaux, permet de mieux répartir les navires et de réduire le nombre de ceux qui attendent en mer, ancrés face au port. Zoomer davantage sur le «port» en tant que tel (terminaux) permettrait des analyses plus fines et plus techniques.

Quelques systèmes complémentaires

11. Shanghai 12. Singapour

Le système AIS étant ouvert, il a donné naissance à d’autres sites, en dehors de Maritime Traffic qui, même s’ils sont moins complets, méritent une visite. Le premier est britannique, ShipAIS, watching the ships go by. On ne s’étonnera pas de l’intérêt pour les choses maritimes dans un archipel qui dépend encore largement de la mer pour ses approvisionnements. La figure 14 représente la carte d’ensemble et le dessin des zooms possibles, dont la figure 15 montre un exemple centré sur Folkestone, un des principaux ports de la partie la plus étroite de la Manche.

13. Rotterdam
14. Autour de la Grande-Bretagne
15. Zoom sur Folkestone
16. Abords de l’Espagne et du Portugal

Un autre site espagnol, AtPosition, propose des cartes gratuites réalisées à partir des transmissions AIS en VHF, et des cartes payantes élaborées à partir de transmissions par satellite. La figure 16, extraite de ce site, montre bien les abords de l’Espagne et du Portugal, que ce site suit évidemment de près.

Par ailleurs de grands groupes comme Lloyd’s List et IHS Fairplay proposent des informations AIS au niveau mondial, mais dont l’accès est payant (et très cher). Lloyd’s List a le plus grand réseau mondial de récepteurs AIS terrestres couvrant plus de 6 900 ports et terminaux dans 132 pays. Il reçoit chaque jour 61 millions de rapports de position de 72 000 navires. Une couverture supplémentaire des océans et des zones peu peuplées est fournie par des rapports AIS via satellite. Le suivi des navires par AIS est inclus dans le système Seasearcher dont le coût annuel est de 14 000 dollars. Le réseau primé d’IHS Fairplay couvre 2 500 ports, 100 pays et 54 000 navires, a un coût de 2 555 euros par an.

Au total, le site Maritime Traffic a donc un grand avantage: permettre de visualiser gratuitement la circulation maritime en temps réel. On peut toutefois regretter qu’on ne puisse pas «stocker» cette information autrement que sous forme de copies d’écran pour y revenir ultérieurement et tenter une analyse des évolutions.

Du moins peut-on dire qu’il donne un sens nouveau à une expression courante très utilisée au Brésil, héritée du Portugal (autre grand pays maritime): «Ficar a ver navios», littéralement «regarder passer les navires», décrit l’attitude de gens qui n’ont pas obtenu ce qu’ils attendaient et qui, au lieu d’agir, s’enferment dans une attitude contemplative.

Le point de départ est — dit-on — la mort de Don Sébastien, roi du Portugal, à la bataille d’Alcazarquivir [6]. Son corps n’ayant jamais été retrouvé, le peuple a longtemps refusé de croire à la mort du monarque. Se répandit alors la légende qu’il pourrait un jour revenir au Portugal pour ramener le pays à l’époque heureuse de la conquête. Beaucoup de gens prirent donc l’habitude de monter sur les collines de l’Alto de Santa Catarina, à Lisbonne, pour attendre le roi. Comme il est n’est jamais revenu, ils se contentaient de «voir passer les navires».

Dans ce cas précis l’expression prend un tout autre sens, «voir passer les navires» grâce à ce système, ouvert et gratuit, bien loin de signifier un repli frileux sur un passé mythique, permet de comprendre une bonne partie du monde d’aujourd’hui, de ses flux et de ses lignes de force.

Sources

- Le site Marine Traffic: http://www.marinetraffic.com/ais/pt/default.aspx

- FAQ http://www.marinetraffic.com/ais/faq.aspx

- Commentaires ou des suggestions: info@marinetraffic.com

- ShipAIS, watching the ships go by: http://www.shipais.com/

- AtPositio http://www.atlantic-source.com/trafico-maritimo

Démonstrations de moments particuliers observés par le système. Par exemple: accident d’un hélicoptère de sauvetage maritime, 21 janvier 2010 à 20h15, baie d’Almeria; collision entre le porte-conteneurs MSC CAMILLE et le pétrolier TORMMARINA, 20 juin 2010 à 4h25, 43 miles à l’est de Gibraltar; mouvements dans les ports (dernières 24 heures), sur Google Earth 3D (Portsmouth, Marseille, Lisbonne, Gênes, Tarragone, Las Palmas, Barcelone), ou sur GoogleMaps (Portsmouth, Marseille, Lisbonne, Gênes, Tarragone, Las Palmas, Barcelone), http://www.localizatodo.com/mapa/demos/

Étude des télécommunications maritimes, simulation des mouvements des navires (afin de contribuer à la sécurité de la navigation), conception de bases de données fournissant des informations en temps réel, traitement statistique du trafic des ports, conception de modèles pour le repérage de l'origine d'une pollution, conception d'algorithmes efficaces pour l'évaluation de trajets maritime et la détermination de la durée estimée du trajet des navires, corrélation des informations recueillies avec les données météo, coopération avec les instituts de protection de l'environnement...
Cette université en réseau est située sur les îles de Lesbos, Chios, Samos, Rhodes et Syros : http://www3.aegean.gr/aegean/en/about.htm
Tonneaux de «Jauge brute en Système Universel de Mesure», abrégé GT à partir de la forme en anglais gross tonnage.
Le numéro MMSI (Maritime Mobile Service Identity) est un numéro d'identification unique pour chaque navire. Ce numéro est également utilisé comme identification par les stations (GMDSS - Global Maritime Distress and Safety System)
Le navigateur Internet Explorer (surtout la version 6 ou plus) est très inefficace dans les applications web de ce genre. D'autres navigateurs ont une performance significativement meilleure: Opera, Chrome et Firefox.
Dite «bataille des Trois Rois», elle eut lieu le lundi 4 août 1578 sur les rives de l'oued Makhazen près de la ville de Ksar el-Kébir dans le nord du Maroc, entre d'une part les armées musulmanes du sultan marocain Abu Marwan Abd al-Malik, comprenant des cavaliers marocains, des artilleurs turcs et des arquebusiers andalous (castillans) et, d'autre part, l'armée «chrétienne» commandée par Sébastien Ier, roi du Portugal et des Algarves. http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_des_Trois_Rois