N°98

Cartographier l’Indice mondial de la compétitivité du forum de Davos

Le thème de la compétitivité des nations est omniprésent dans le discours public. Il est largement utilisé par les hommes politiques (Bristow, 2005) et les médias. En France, par exemple, l’administration en charge de l’aménagement du territoire a pris, entre 2006 et 2009, le nom de Délégation interministérielle à l’aménagement et à la compétitivité des territoires (DIACT) [1]. L’usage incessant de cette notion est entretenu par de véritables professionnels de la compétitivité (consultants, économistes ou conseillers en stratégie). Au sein de cette «nouvelle industrie» du conseil (Krugman, 1994), le Rapport sur la compétitivité mondiale (Global Competitiveness Report, GCR), rédigé en marge du Forum économique mondial (FEM) de Davos a acquis une place absolument centrale. Ce document est attendu (pour ne pas dire redouté) et commenté par de nombreux hommes d’État. La presse économique relaie largement ses conclusions.

1. L’extension géographique du champ d’étude du Forum économique mondial de Davos.
Le premier rapport, qui paraît en 1979, n’est en aucun cas «mondial», puisqu’il ne comprend que 16 pays européens. Si d’autres pays industrialisés sont intégrés dès le début de la décennie 1980, il faudra attendre le milieu des années 1990 pour que le Rapport sur la compétitivité mondiale prenne en compte les nouveaux pays industrialisés (NPI) d’Asie, une majeure partie du Tiers-Monde puis de l’ancien bloc communiste. L’Afrique entre de manière très tardive et partielle dans cette évaluation de la compétitivité.

Au centre de cette étude se trouve l’Indice mondial de la compétitivité (Global Competitiveness Index, GCI) qui attribue une note (comprise entre 1 et 7) aux pays pris en compte par les experts du Forum économique mondial. Ceux-ci travaillent dans le cadre d’un réseau international spécialisé (Réseau de la compétitivité mondiale – Global Competitiveness Network , GCN) qui comprend une dizaine de collaborateurs. La compétitivité des économies nationales est évaluée, ce qui permet d’établir un classement (ranking). Lors des premières éditions, le champ géographique de cette étude était très restreint puisqu’il était constitué de l’Europe capitaliste (qui comprend la Turquie), de l’Amérique du Nord, du Japon, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. À partir de 1994, le Rapport sur la compétitivité mondiale augmente par vagues successives le nombre de pays du classement (fig. 1).

Alors même que ce classement est devenu un tableau de bord mondial de la performance des économies nationales, peu de précautions sont prises face à ses méthodes et ses conclusions. Pourtant, une étude attentive de ce rapport, notamment grâce aux concepts de la géographie, fait apparaître de nombreuses lacunes.

Que mesure la compétitivité d’une nation?

Le terme de compétitivité est issu du monde des entreprises. Il s’applique à un processus industriel, à un produit ou à une firme. Son emploi à propos d’un territoire se développe dans les années 1980. Cette transposition du terme «compétitivité» pour qualifier des entités géographiques a été très critiquée (en particulier par le prix Nobel Paul Krugman). Cependant, les travaux théoriques et les débats qui entourent la compétitivité des nations ont permis de faire émerger, malgré certaines controverses, une définition consensuelle (Aiginger, 2006).

Contrairement à une idée largement répandue, la compétitivité d’un territoire n’est pas synonyme de performance à l’exportation. Le Forum économique mondial indique dans le rapport 2009-2010: «Nous définissons la compétitivité comme l’ensemble des institutions, des politiques et des facteurs qui déterminent le niveau de productivité d’un pays. Le niveau de productivité, à son tour, détermine le niveau durable de la prospérité dont peut bénéficier une économie. En d’autres termes, des économies plus compétitives sont en mesure de produire des niveaux de revenu plus élevé pour leurs citoyens». Cette approche est donc centrée sur l’amélioration des conditions de vie d’une population (grâce à une meilleure productivité) et non sur la balance commerciale.

Dans le prolongement des travaux du Forum économique mondial, nous définirons la compétitivité comme la capacité d’une entité géographique à améliorer le niveau de vie de ses habitants tout en étant soumise à un régime de libre-échange. Elle se distingue ainsi de la productivité pour laquelle la définition de Michael Porter peut être retenue (elle se mesure par la rémunération des facteurs de production: «La productivité des ressources humaines définit les salaires, tandis que celle du capital fixe son rendement pour les actionnaires»). La conception qui mesure la compétitivité d’une nation par le développement de sa population et l’ouverture de ses frontières commerciales est largement diffusée par les gouvernements et les organisations internationales (OCDE, Union européenne, Banque mondiale).

La compétitivité est donc un indicateur prospectif centré sur la capacité future d’un territoire à améliorer les conditions de vie matérielles de sa population. Cette dimension temporelle de moyen terme (5 ans) est essentielle: pour être évaluée, elle nécessite de nouveaux outils statistiques.

Comment le Forum économique mondial mesure-t-il la compétitivité?

La méthode du rapport mondial sur la compétitivité est indissociable des idées de Michael Porter. Ce professeur en stratégie d’entreprise à Harvard a été le co-directeur des rapports du Forum économique mondial jusqu’en 2009. Dans une large mesure, les présupposés économiques du Rapport sur la compétitivité mondiale sont une reprise du best-seller de Michael Porter, L’Avantage concurrentiel des nations. Notons qu’une des grandes qualités de ce rapport est son souci de transparence quant à ses méthodes (collecte de données, modes de calculs, annexes très détaillées…).

2. Les stades de la compétitivité: une typologie de l’espace économique mondial.

Cette carte est construite à partir d'une typologie des stades d'avancement dans la compétitivité élaborée par les experts du Forum économique mondial de Davos. Les deux cases non renseignées en légende correspondent à des étapes intermédiaires. Elles n'ont pas de nom particulier et sont qualifiées de «transitions». La typologie est linéaire, en cinq stades successifs, avec des «primautés» directement inspirées de Michael Porter.
Cette carte ne préjuge pas de la compétitivité finale d’une nation, mais souligne des spécialisations. Les pays en violet foncé s’insèrent dans la compétition mondiale grâce à des activités du tertiaire supérieur ou des activités à fort contenu technologique. Inversement, au premier stade (en clair), les pays jouent sur les facteurs de production (main-d’œuvre abondante à bas coût et matières premières). La transition entre ces étapes se fait grâce à un investissement dans les infrastructures et les services publics.

L’Indice mondial de la compétitivité, étalon de mesure mondial de la compétitivité des nations, est un indice composite résultant d’une moyenne pondérée de 110 variables extrêmement diverses (indicateurs macroéconomiques, infrastructures, qualité du système éducatif, situation sociale, intensité de la recherche et du développement…). Cette accumulation de données doit permettre de prendre en compte tous les «facteurs permettant aux économies nationales d’atteindre une croissance économique soutenue et une prospérité à long terme». Pour rendre possible l’agrégation de données hétérogènes, tous les résultats sont convertis sur une échelle de notes de 1 à 7. Ces 110 notes sont ensuite regroupées en 12 catégories appelées «piliers», eux-mêmes répartis entre trois grands «sous-indices» (annexe). Cette méthode d’évaluation a donné lieu à de nombreuses critiques d’ordre méthodologique (Lall, 2001; Grégoir, Maurel, 2003). Voici quatre limites qui méritent une attention particulière:

Annexe. Les 3 sous-indices et les 12 piliers qui permettent de calculer l’Indice mondial de la compétitivité ou Global Competitiveness Index (GCI)

Apparaît entre parenthèses le nombre de variables incluses dans chaque pilier.

D’évidentes lacunes sur le plan géographique

Outre ces biais, relevant une certaine fragilité de l’approche statistique du Réseau de la compétitivité mondiale, trois remarques majeures s’imposent à tout géographe lors de la lecture d’un tel classement.

3. La répartition géographique des cadres interrogés par le Forum économique mondial.
La carte représente le décalage entre le poids démographique d'un pays et le nombre de personnes interrogées par le Forum économique mondial (nombre de cadres sondés). Les pays en rouge ont proportionnellement peu de cadres interrogés par le Forum économique mondial, alors que les pays en vert (souvent faiblement peuplés) sont nettement surreprésentés.

Notons, grâce à la figure 3, que la répartition géographique des personnes sondées n’est absolument pas proportionnelle aux populations. Les États faiblement peuplés sont largement sur-représentés dans le panel des 12 614 cadres. Ils apparaissent généralement en vert (notamment les pays d’Europe centrale et orientale, PECO). À titre d’exemple, un micro-État insulaire comme La Barbade, qui compte moins de 300 000 habitants, a un poids totalement disproportionné dans l’échantillon (64 questionnaires enregistrés par le Réseau de la compétitivité mondiale). Inversement les pays à gros effectifs de population sont sous-représentés, quel que soit leur continent ou leur niveau de performance mesuré par l’Indice mondial de la compétitivité: La Chine et l’Inde, en rouge, offrent moins de 4% des réponses de l’enquête alors que ces deux pays représentent plus du tiers de la population mondiale. La plupart des États les plus peuplés (États-Unis, Indonésie, Bangladesh, Nigéria, Brésil, Japon) sont en rouge et en orange.

Constitué à 70% à partir d’un sondage très ciblé sociologiquement (cadres d’entreprises) et peu convaincant dans sa méthode, le rapport mondial sur la compétitivité permet cependant de construire une géographie des représentations des élites économiques liées au Forum économique mondial de Davos. La figure 4, montrant la hiérarchie des nations (découpage du classement en déciles), appelle de nombreux commentaires.

4. La compétitivité des économies nationales: le classement final du Forum économique mondial.
La variable représentée ici est l’indice calculé par le Forum économique mondial, l’Indice mondial de la compétitivité ou Global Competitiveness Index (GCI). La note maximale est de 5,6; la note minimale est de 2,58. Les dix caissons de légende correspondent aux déciles de ce classement (13 à 14 pays par décile).

Zones d’ombres et marges de la compétitivité

Malgré une nette extension de son champ d’étude (16 pays en 1979, 133 en 2009), le Rapport sur la compétitivité mondiale ne prend pas en compte tout l’espace mondial. Les 59 pays non intégrés par le Forum économique mondial, s’ils ne représentent que 1,1% du PIB mondial (ou 2,3% en parité de pouvoir d’achat, PPA), rassemblent environ 450 millions d’habitants, soit une masse démographique significative (6,7% de la population mondiale) presque équivalente à celle de l’Union européenne. Ces pays exclus sont pour beaucoup des dictatures marginalisées sur la scène internationale (Cuba, Soudan, Iran, Corée du Nord, Birmanie, Biélorussie) ou des zones d’insécurité chronique (Somalie, Irak, Afghanistan, Palestine) ainsi que certains pays particulièrement pauvres ou des micro-États. Notons qu’en l’absence de précisions, certaines dépendances sont restées en blanc (Sahara Occidental, Guyane française). Cette logique d’évitement, justifiée par le Rapport sur la compétitivité mondiale par l’absence de données, concerne deux zones principales: l’Afrique centrale et le Moyen-Orient. Cette absence est de toute évidence plus négative qu’un mauvais classement. Les pays mal notés ont le mérite de susciter un certain intérêt de la part des élites économiques concernées.

L’Afrique est très mal positionnée. À part la Tunisie (40e) et l’Afrique du Sud (45e), tous les pays du continent sont situés dans la seconde moitié du tableau. Les 7 dernières places sont occupées par des pays d’Afrique sub-saharienne. Le Burundi est 133e et dernier du classement avec une note de 2,58.

L’absence d’une façade maritime semble discriminante pour les cadres interrogés par le Réseau de la compétitivité mondiale. Les 37 États enclavés sont presque tous mal perçus (ils apparaissent en blanc ou en rouge sur la carte), à l’exception de certains pays européens (Suisse, Luxembourg, République Tchèque, Slovaquie, Hongrie). L’enclavement de ces 5 pays est d’ailleurs relatif (proximité des littoraux) et assez largement compensé par une intégration à des réseaux de transports importants et des structures de coopération politique (UE, AELE…). À l’inverse, la Bolivie (120e) et le Paraguay (124e) sont largement marginalisés en Amérique latine.

Une perception paradoxale des pays émergents

Il est difficile d’identifier les pays émergents [2] en tant que type de pays selon leur compétitivité. D’une part, la figure 2 indique que quatre nuances de violet (c’est-à-dire quatre stades de la compétitivité) sont associées à ces États. D’autre part, la figure 4 montre une certaine diversité: La Chine, en vert clair, domine assez largement ce groupe (29e). L’Inde (49e) a un score voisin de celui de l’Indonésie (54e), du Brésil (56e), du Mexique (60e), de la Turquie (61e) et de la Russie (63e). Nous constatons que cette typologie surpasse partiellement les découpages traditionnels Nord/Sud (L’Inde, en vert clair, a un niveau de compétitivité supposé proche de celui de l’Italie, 48e). Notons que le classement du Forum économique mondial est assez différent de la hiérarchie du PIB par habitant exprimé en PPA (parité pouvoir d’achat), comme l’illustre la comparaison entre les tableaux 1 et 2.

La Russie (40e) est largement en tête (alors qu’elle est dernière du groupe E7 selon l’Indice mondial de la compétitivité), le Mexique (46e) et la Turquie (47e) sont en bonne place devant le Brésil (58e). Les trois pays asiatiques, bien que mieux classés dans le rapport, ont une création de richesse par habitant très inférieure. La Chine est 75e, l’Indonésie 85e et l’Inde 89e. Alors que la compétitivité d’un territoire est censée mesurer un potentiel de développement de ses citoyens, il y a donc un décalage entre la perception du Forum économique mondial et la mesure monétaire de la productivité par habitant. Ceci souligne la fragilité de cette géographie de la compétitivité.

Les quatre zones de la compétitivité mondiale

La figure 4 permet d’isoler quatre ensembles régionaux (indiqués par les nuances de vert). L’observation croisée des figures 1, 2 et 3 permet de remarquer la très forte corrélation qui existe entre la date d’entrée d’un pays dans le champ d’étude du Forum économique mondial, son positionnement parmi les stades d’évolution de la compétitivité et son classement final. Les pays en vert sur la figure 4 sont presque systématiquement en foncé sur la figure 1 (ancienneté dans le classement) et sur la figure 2 (pays de type «primauté de l’innovation»).

Le classement de la compétitivité mondiale de Davos nous présente ainsi une vision hiérarchique et marchande du monde. Son originalité est de mettre en avant un quatuor de zones et non plus la traditionnelle Triade. L’avènement très rapide d’une quatrième entité indique que cette géographie est évolutive, notamment concernant le statut des pays émergents.

Source

Le rapport sur la compétitivité 2009-2010 peut être consulté sur le site officiel du Forum économique mondial.

Bibliographie

AIGINGER K. (2006). «Competitiveness: From a Dangerous Obsession to a Welfare Creative Ability with Positive Externalities». Journal of Industry, Competition and Trade, vol. 6, n° 2, p.161-177.

BRISTOW G. (2005). «Everyone's a ‘winner’: problematising the discourse of regional competitiveness». Journal of Economic Geography, vol. 5, n° 3, p. 285-304.

GREGOIR S., MAUREL F. (2003). «Les indices de compétitivité des pays: interprétation et limites». In DEBONNEUIL M., FONTAGNE L. Compétitivité. Paris: La Documentation française, coll. «Les Rapports du Conseil d’analyse économique», n° 40, p. 97-120.

KRUGMAN P. (1994). «Competitiveness: A Dangerous Obsession». Foreign Affairs, n° 73, n° 2, p. 28-44.

LALL S. (2001). «Competitiveness Indices and Developing Countries: An Economic Evaluation of the Global Competitiveness Report». World Development, vol. 29, n° 9, p. 1501-1525.

PORTER M. (1990). The competitive advantage of Nations. New York: Free Press, 850 p. ISBN: 0-02-925361-6

Une actualité est parue le 18 janvier dans M@ppemonde sur cette dénomination
Il n’existe pas de définition précise du périmètre des pays considérés comme émergents. Nous retiendrons ici le groupe E7 (7 émergents) défini par le cabinet PriceWaterhouseCoopers: Chine, Inde, Brésil, Russie, Mexique, Indonésie et Turquie. D’autres pays comme la Thaïlande, la Tunisie ou l’Afrique du Sud sont parfois intégrés à ce groupe.